Randonnée au Groënland Est : derrière la muraille de glaces (rédigé par "michel clar" )
De nos jours encore, et ce depuis des siècles, l’hémisphère Nord semble connu et archi-connu. L’exotisme serait au Sud, avec ses peuplades mystérieuses vivant secrètement sur des îlots perdus ou au coeur de forêts impénétrables. Pourtant, c’est seulement en 1884, alors que l’on pensait avoir découvert toutes les civilisations de la planète, qu’à quelques milliers de km de l’Europe, à la latitude de Reykjavik, le premier contact documenté a été réalisé entre les Européens et les Inuits de la côte Est du Groënland. Là, certainement jamais aucun passage de Vikings. Lorsque le Danois Gustav Holm découvrit les 413 Inuits qui peuplaient la côte Est, ce n’était pas un bateau d’expédition habituel qu’il commandait. Le découvreur arriva dans le secteur d’Ammassalik en oumiak, un simple canot en peaux de phoques, plus maniable.
Cette approche maritime si particulière et ces délais si longs entre la découverte de la côte Ouest du Groënland (les Vikings au Haut Moyen Âge) et la côte Est ont une seule et même explication : la banquise dérivante.
Devant Tasiilaq, sur l’île d’Ammassalik, passe le plus important courant polaire de l’hémisphère Nord. S’il est capable d’évacuer au large les formidables icebergs produits dans les montagnes par les glaciers locaux ou par l’immense calotte, ce flux charrie longtemps dans l’année d’impressionnantes quantités de banquise, venues tout droit du pôle. Ainsi, 10 mois de l’année, la côte Est du Groënland est presque entièrement prise par les glaces de mer. Compactes en hiver, elles se morcellent à la fin du printemps pour se dissiper en juillet et permettre une navigation normale jusqu’en automne. Une fenêtre de navigation très courte dans le temps. Ainsi de nos jours encore, l’état normal de la côte Est du Groënland est la non-circulation. Seuls les touristes semblent affectés par de telles limitations dans les communications. Les locaux, eux, savent vivre repliés sur leurs petites communautés, parfois distantes de plusieurs dizaines de km.
En 1937, c’est le célèbre explorateur français Paul-Emile Victor qui en a fait la l’expérience. Si sa dépose l’année précédente par le Pourquoi Pas ? du commandant Charcot avait été compliquée, lorsque pendant l’hiver 1937 il sollicita le Quest par radio pour rejoindre la France aux environs du 20 juillet, il était loin de s’imaginer qu’il allait lui falloir attendre jusqu’au 17 août pour monter à bord.
Paul-Emile Victor attendit donc pas loin d’un mois, avec sa famille Inuit d’adoption, qui l’avait accueillie lors de son hivernage, derrière un «pack» épais de près de 20km vers le large.
En 2011, nous avons à nouveau vécu cette situation. Une situation qui rappelle pourquoi 413 humains vivant dans l’hémisphère Nord, sur des terres à seulement 5 heures d’avion de Paris, ont subitement quitté le paléolithique en 1884 pour prendre de plein fouet les soubresauts de la civilisation occidentale. Pourquoi «paléolithique» ? Parce qu’ils étaient des nomades, chasseurs de phoques et éventuellement cueilleurs. Vraiment un cas unique, si près de chez nous.
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